Le petit bouddhoir du blog (1)
[Auteur : Lord of the Rice]
Jusqu’ici, le vélo m’avait surtout fait découvrir, comprendre et sentir la rizière par les étroits chemins sinueux qui la traversent tel un réseau capillaire, là où les parcelles ne sont pas encore consolidées pour l’exploitation à grande échelle. À ce réseau capillaire se jouxte et s’écoule sous les yeux du cycliste le réseau circulatoire des canaux d’irrigation, dont le développement a connu un pic dans la période Edo et se poursuit encore de nos jours. Ce fut ma deuxième découverte marquante. Puis, avec le temps, j’en suis venu à concevoir les temples et sanctuaires comme autant de petits organes respiratoires qui animent et alimentent la surface sur laquelle je tisse mes balades à coups de pédales. De petits poumons, en quelque sorte, où je reprends mon souffle à l’ombre des arbres sacrés (dans les sanctuaires) ou sous le regard des statues (dans les temples bouddhistes).
J’ai récemment acheté quelques livres pour essayer de (re)connaître les habitants de cette vaste statuaire en plein air. Le premier, 仏像の見分け方, aide à les différencier ; le deuxième, 知識ゼロからの仏像鑑賞入門, est en quelque sorte une introduction pour les nuls, ou, comme le dit le titre plus poliment, pour ceux qui partent de zéro ; le troisième, お参りしたくなる!仏さまと仏像の教科書, se veut un manuel qui, nous dit le titre, donne envie d’aller visiter les temples pour y rencontrer les statues bouddhistes ; et le quatrième, 仏像とお寺の解剖図鑑, fait l’autopsie illustrée d’un grand nombre de statues bouddhistes et de temples.
Ce ne sont que quatre titres grand public, parmi bien d’autres. Parmi « bien d’autres » parce que nous sommes ici en pays bouddhiste (mais pas que), et parce que les temples, en plus d’être des lieux sacrés, sont souvent des lieux touristiques.
Dans le billet du 12 mars, j’ai présenté Kōshin-sama (庚申様), connu aussi sous le nom de Shōmen Kongō (青面金剛), en tant que Ten (天). C’était une erreur, cette divinité ne vient pas de l’Inde mais de la Chine, et plus particulièrement du taoïsme. Elle se trouve donc à l’extérieur des quatre grandes catégories de statues bouddhistes que sont les nyorai, bosatsu, myōō et ten (如来、菩薩、明王、天), dans une catégorie fourre-tout comprenant aussi les disciples du « bouddha historique » (Siddhartha Gautama, 釈迦), les rakan (羅漢, d’un niveau spirituel tellement élevé qu’ils peuvent s’adonner aux plaisirs de la vie sans succomber au piège du désir ou de la passion, d’où les postures joviales que montrent souvent leurs statues), et les grands prêtres (高僧, bonzes qui ont fondé une école ou marqué le bouddhisme japonais).

Je me demandais qui pouvait bien être cette personne qu’il tenait par la chevelure dans une de ses six mains. Vérification faite, il s’agit d’un shokera, entité dont l’origine n’est pas très claire. Pour certains, il s’agit du yōkai Shōkera, qui représenterait ici les trois vers ( 三尸 ) du taoïsme, dont nous avons déjà parlé. Shōmen Kongō se chargerait donc de les neutraliser. Nous en reparlerons sans doute, puisque les statues de Shōmen Kongō se rencontrent un peu partout dans la région du Kantō où je roule avec Béni.

Source : Sawaki Suushi (佐脇嵩之, Japanese, *1707, †1772), Public domain, via Wikimedia Commons
Hier, je me suis fait un tracé sur gpx.studio en le faisant passer par autant de temples possibles dans une partie de la préfecture d’Ibaraki où j’avais déjà roulé à quelques reprises l’été dernier. Dans deux de ces temples, je suis tombé sur des statues de 不動明王 (Fudō Myōō).

👉 Pour rappel, la statuaire bouddhique comporte quatre grandes catégories (je me cite) :
-
les bouddhas ( 如来 en japonais), qui se reconnaissent au port de la sobre robe de moine;
-
les bodhisattvas ( 菩薩 en japonais), qui portent souvent le kesa des moines, et parfois une couronne et/ou un collier;
-
les rois de sagesse ou de clarté ( 明王 en japonais), aux visages courroucés, dont la clarté consiste en la connaissance, ésotérique, des mantras du bouddhisme tantrique ; ils ont pour mission de convertir les incroyants en leur donnant la frousse;
-
Et finalement les êtres divins que l’on appelle « deva » (le terme vient du sanskrit et se dit 天 en japonais), et dont le rôle consiste à protéger la doctrine et ses pratiquants.
Ce que j’ignorais quand j’ai écrit ce qui précède, c’est que les 如来 , donc les bouddhas, sont vêtus modestement à l’image de Siddhārtha Gautama après qu’il eut tout quitté pour se lancer dans sa quête de la vérité, tandis que les 菩薩 (bodhisattvas) portent généralement des bijoux, à l’image de Siddhārtha Gautama alors qu’il était encore prince.
Fudō Myōō, pour sa part, tient dans ses mains les outils de conversion : l’épée et la corde — la première pour tenir à distance les calamités et pourfendre les passions, la deuxième pour attacher (lier) les passions. Les flammes qui l’entourent servent aussi à anéantir les passions. Qu’il soit représenté assis ou debout, il se tient sur un socle de roc, et non sur des pétales de lotus comme les bouddhas et les bodhisattvas. Et finalement, autre caractéristique de Fudō Myōō, il n’a que deux bras, contrairement aux autres myőō.
Le premier Fudō Myōō de la journée se trouvait au temple Fudō-in (不動院), de son autre nom Itabashi Fudōson (板橋不動尊, Itabashi étant le nom du quartier et le son final étant le suffixe honorifique qui suit le nom de la divinité concernée). La statue du temple ( 本尊 ) se trouve dans le grand bâtiment principal (大本堂). où elle semble n’être exhibée au public qu’une fois l’an, en janvier. Elle reste toutefois visible derrière les portes de verre, bien qu’une inscription demande aux gens de ne pas la prendre en photo. La tentation était forte en raison d’une petite passion récente pour les statues bouddhistes, mais comme l’objet de cette passion, la statuaire, lutte justement contre les passions humaines, il a bien fallu se résoudre à ne pas y succomber…
Au-dessus des portes vitrées se trouve un vieux tableau en bois, daté de 1928, et sur lequel se déroule une grande cérémonie sous les yeux d’un Fudō Myōō descendant des cieux par le toit, porté par un nuage.


En arrivant au temple à vélo, je me suis arrêté à l’entrée latérale actuelle, qui offre une vue presque similaire à celle du tableau. Voici ce que ça donne sur l’image capturée par ma GoPro. On aperçoit le portail, et, au fond à gauche, le bâtiment principal. Il ne manque que la pagode à trois étages, cachée par la porte.


Détail amusant : à l’entrée du bâtiment principal, une inscription demandait aux gens de ne pas déposer leurs offrandes de riz directement dans le saisenbako (賽銭箱), qui sert uniquement à déposer les offrandes en pièces sonnantes, mais dans une boîte en verre prévue à cet effet. Sur la photo, on peut voir aussi qu’un des fidèles a pensé à apporter un peu de saké à la divinité pour l’implorer, la remercier ou simplement la saluer, lui seul le sait.

Pour revenir au tableau du temple, je découvre à l’instant un autre détail fort amusant. Il va de soi que les cyclistes, en arrivant devant un temple, laissent toujours leur vélo à l’entrée avant d’aller visiter les lieux. Or, sur le tableau, en zoomant sous la pagode, on peut voir très nettement un cycliste passer dans l’enceinte en pleine cérémonie !

Dans un autre des temples locaux visités ce jour-là, je suis tombé sur un autre Fudō Myōō, celui-ci coloré. Sur le coup je n’y ai pas prêté attention, mais de retour à la maison j’ai été frappé par son visage paisible et par l’objet insolite qu’il tient dans la main gauche. Ce sont deux anomalies surprenantes pour ce dieu colérique. Le fruit qu’il tient dans la main gauche est peut-être une grenade (dixit notre experte Salīna), fruit que l’on retrouve normalement dans la main de la divinité Kishimojin.

On est en fait très loin du visage habituel de Fudō Myōō, dont un autre trait caractéristique est une dentition menaçante et très particulière : un croc pointant vers le haut, et l’autre vers le bas.
📝 Billet n° 211
Commentaires
Pot de moutarde
Tu es sûr pour le shōkera agrippé par les cheveux ? Il ressemble plus à un être humain qu’à l’idée qu’on se fait d’un yōkai, non ? Sur cette image on retrouve peu ou prou la forme humaine visible sur la statue, d’où mon doute (impertinent).
Pas sûr non plus, mais j’ai l’impression de voir un second vélo dans la peinture, en haut et à gauche du premier cycliste (qui d’ailleurs semble porter un béret) (et sous ce béret il y a un Français et un saucisson tu peux être sûr que le type est en train d’actionner nerveusement sa sonnette en râlant après tous ces étrangers qui lui bouchent le passage)
Lord
Je ne suis pas sûr que ce soit le shōkera, je dis que « pour certains, il s’agit du » shōkera. J’en reparlerai, parce que j’ai fait la distinction dans le billet entre shokera et shōkera sans entrer dans les détails (par paresse).
Bien vu pour le deuxième cycliste, je ne l’avais pas remarqué ! Ça confirme que ça vaut la peine de prendre beaucoup de photos pendant les pauses, je vais en faire une habitude.
Pot de moutarde
Ah, ok, j’avais compris “pour certains” comme “pour certains spécialistes”, d’où ce doute !
Notez le n° de billet qui figure ci-dessus. Le formulaire s'ouvrira dans une nouvelle fenêtre.