Vision du monde

Je ne suis pas un vélo bouddhiste. Mais ce qui est bien avec le bouddhisme, malgré toutes ses variantes et incohérences, c’est qu’il n’est pas nécessaire d’y croire pour s’y intéresser.

Dans les temples, l’odeur de l’encens brûlé en offrande, le gong des cloches de bronze suspendues ( 梵鐘 (ぼんしょう) ), les récitations mélodiques ( 声明 (しょうみょう) ) des soutras par les bonzes ; et dans les sanctuaires, la lancinante musique de cour traditionnelle ( 雅楽 (ががく) ) et le ruissellement de l’eau s’échappant par la bouche des dragons dans le petit pavillon d’ablution (手水舎, chōzuya ou temizuya)… Ce sont là des sources de plaisir à la portée de n’importe quel vélo, même les plus petits des tricycles vous le diront.

Derrière cet univers qui fait appel aux sens se cache toutefois un autre monde, auquel on accède peut-être plus facilement par le biais des statues que par la voie ardue des textes.

En essayant malgré tout de m’y retrouver dans ces sentiers que je connais très peu, je suis tombé sur le travelog d’un voyageur japonais qui présente, dans un de ces billets, une vue très schématique de la cosmologie bouddhiste.

Il commence par expliquer qu’il emploiera dans ses schémas l’unité de mesure de base de la cosmologie bouddhiste, le yojun (余旬), soit la distance parcourue pendant la journée par un bœuf attelé. Cette distance varie, d’un texte sacré à l’autre, de 7 à 15 km. Elle doit aussi varier d’un bœuf à l’autre, mais l’auteur ne le dit pas.

La cosmologie du bouddhisme du Petit véhicule

Un anneau de vent, d’une circonférence de 1059 et d’une hauteur de 1,6 million de yojun, flotte dans le vide. Un étage plus haut se trouve l’anneau d’eau, avec un diamètre de 1 203 450 yojun et une hauteur de 800 000 yojun. Au-dessus de lui, occupant un même diamètre, s’étend l’anneau d’or, haut de 320 000 yojun.

C’est sur l’anneau d’or que nous vivons tous (animaux, humains et vélos).

Une vue en plongée sur la surface de l’anneau d’or nous montre les éléments suivants :

  • Au centre, le mont Meru. C’est une montagne en forme de pilier dont les quatre faces sont composées d’un matériau différent : l’argent à l’est, le cristal à l’ouest, le lapis-lazuli au sud et l’or au nord.
  • Sur son flanc se trouvent les quatre rois célestes (四天王), et au sommet règne Shakra (Taishakuten en japonais).
  • Le mont Meru est ceinturé d’une alternance de sept mers odorantes et de sept montagnes.
  • Autour de cette ceinture de montagnes s’étend encore une vaste mer, elle-même entourée d’une montagne de fer appelée Tetchisen ( 鉄囲山 (てっちせん) ) en japonais.
  • Dans cette vaste mer se trouvent quatre îles, continents ou pays (州) de formes différentes. Des gens y vivent, et c’est sur celle ou celui du sud, Jambu (瞻部州), que vous vous trouvez si vous lisez ces lignes (à ma connaissance, ce blog n’est pas lu sur les trois autres).

Vu en plongée, Jambu a la forme de l’Inde. La plus courte face de ce trapèze presque triangulaire a une longueur de 3,5 yojun (autrement dit, vous pouvez la parcourir avec votre bœuf en trois jours), tandis que les trois autres faces s’étendent chacune sur 2 000 yojun. Sous le triangle, il y a deux continents mineurs (Cāmara et Apara-Cāmara).

Au centre de Jambu se trouve la Montagne de Neige ( 雪山 (せっせん) ), c’est-à-dire l’Himalaya, surplombée de l’Étang sans chaleur (無熱悩池), donc chaque face fait 50 yujun (由旬), un yujun correspondant à la distance parcourue en une journée par l’armée impériale de l’Inde ancienne, soit environ 10 à 15 km.

Des deux côtés de l’Étang sans chaleur se déploient les deux arbres qui ont donné leur nom au continent, les Jambu. Et tout autour s’écoulent des fleuves : le Gange, l’Indus, l’Oxus et le Sītā.

Sous l’Himalaya s’étendent les montagnes noires ( 黒山 (こうせん) ), noires parce que les neiges n’y sont pas éternelles.

Regardons maintenant ce qu’il y a sous mes roues et sous vos pieds…

Les mondes souterrains

Le monde des esprits affamés

La première couche souterraine abrite le monde des preta ou esprits tiraillés par la faim ( 餓鬼 (がき) en japonais). Le ventre vide, ils y attendent leur prochaine réincarnation.

Les mondes des enfers

Sous cette première couche de pauvres ventres creux, à 500 yojun de profondeur, commencent les enfers chauds, divisés en huit couches. La dernière, et aussi la plus chaude, s’enfonce jusqu’à 20 000 yojun sous terre. Chaque couche des enfers chauds est entourée de quatre murs, chacun doté d’une porte qui ouvre sur un enfer secondaire.

Adjacents aux huit enfers chauds se trouvent les huit enfers froids. Ils sont donc attenants, comme les duplex en Amérique du Nord, même si ça n’a rien à voir avec notre propos.

Que ce soit par le chaud ou le froid, on subit les pires supplices dans ces enfers, en conséquence du mauvais karma (des mauvaises actions) accumulé. La version anglaise de Wikipédia décrit ces supplices avec force détails si cela vous intéresse, ici.

Les mondes terrestres ( 地界 (ちかい) )

Dans les mondes terrestres, il y a d’abord celui des bêtes ( 畜生 (ちくしょう) , qui est aussi un juron en japonais), puis ceux des humains. Ce sont, tous comme ceux des enfers, des mondes de passion ( 欲界 (よっかい) ), où les êtres sont dominés par leurs désirs, sources de souffrance.

Les mondes des êtres célestes (天界)

Ils se trouvent sur les flancs du mont Meru. Le premier de ces mondes, bien que céleste, est lui aussi habité par des êtres qui n’ont pas encore réussi à se libérer de la passion ou du désir, et tout particulièrement de l’appétit sexuel. Suivent tout un tas d’autres ciels (dont on peut trouver une variante ici en anglais et qui, tout au sommet, mènent au ciel du sans forme, un endroit où les êtres sont libérés de tous désirs mais, n’ayant plus de corps, ne peuvent être à l’écoute des enseignements du Dharma et atteindre la libération ultime. Ça leur fait une belle jambe (immatérielle).

En fait, parmi tous ces ciels célestes étagés, le plus chouette semble ne pas se situer au sommet, mais quatre étages plus bas, si j’ai bien compris. S’y trouve l’Akaniṣṭha, le ciel le plus élevé parmi ceux où les êtres conservent leur forme (et perçoivent donc toujours le Dharma). À cette hauteur, on flotte à 167 772 160 yojun du sol, ce qui, selon certains, correspond à la distance qui sépare la Terre de Saturne (et, si vous avez bien suivi, au nombre de jours que mettrait un bœuf attelé pour vous amener jusqu’à Saturne). C’est à Akanistha que notre bouddha, Siddhārtha Gautama (Shakyamuni), a séjourné avant de revenir au sol pour y atteindre l’éveil, grâce à une dose adéquate de souffrance (ni trop ni trop peu) que seul notre monde sous-céleste peut offrir.

C’est aussi de là que sortira un jour le prochain bouddha de notre monde (continent sud trapézoïde), Maitreya, lorsque le bouddhisme arrivera au terme de sa phase de déclin et aura besoin d’un petit rappel.

C’est ici le bon moment pour faire une remarque au sujet des bodhisattvas ( 菩薩 (ぼさつ) ), car c’est justement à leur sortie de ce ciel (ou royaume, ou paradis, etc.), Akanistha, qu’ils quittent les cieux pour aller atteindre l’éveil ici-bas, comme l’a fait Siddhārtha Gautama.

Précisons aussi que dans le bouddhisme du Grand véhicule, on distingue les rakan (羅漢) des bodhisattvas en ceci que les premiers, s’ils peuvent atteindre l’éveil, ne peuvent pas devenir bouddha, car ils ont été guidés sur la voie de l’éveil, contrairement ou bouddha, qui s’est débrouillé tout seul.


Le Grand véhicule

Lors de la dernière balade avec Geo Pottering, Salīna m’a suggéré la lecture d’un livre d’introduction aux statues bouddhistes, sujet qui la fascine depuis quelques années. Dans ce livre, intitulé 仏像の見分け方 (ぶつぞうのみわけかた) (comment distinguer les statues bouddhistes), on trouve une description de l’univers tel que présenté dans le Soutra du filet de Brahma ( 梵網経 (ぼんもうきょう) ), dont le Japon serait le seul à avoir préservé une représentation sculpturale, sur les pétales de lotus à la base du Grand bouddha du temple Tōdaiji, à Nara.

Dans le livre et sur Internet, on peut trouver quelques représentations schématiques de cette cosmologie du lotus. J’ai en montré une à une IA quelconque pour qu’elle m’en dessine une version noir et blanc pour le blog.

À gauche, la version globale simplifiée. Tout en bas se trouve un vaste océan, au milieu duquel pousse une immense fleur de lotus. À l’intérieur de cette fleur s’étend encore un océan, d’où émergent une infinité de fleurs de lotus dont chacune contient, elle aussi, un océan. Chacun de ces océans se trouve entouré de pétales : ce sont les montagnes de fer, Tetsuisen (鉄囲山), qui empêchent l’eau de s’échapper. On ne les voit pas sur la représentation schématique, mais dans chacune de ces innombrables fleurs de lotus s’étendent nos quatre continents précédents, aux quatre points cardinaux et eux-mêmes composés de 500 îles.

C’est sur le continent sud d’un des continents de ce multivers floral que nous nous trouvons (et que je roule, mais ne me demandez pas lequel).

À droite, dans le réceptacle floral de la fleur de lotus, un zoom sur un de ces univers. Là où commencent les ciels, on aperçoit d’abord un couple de dragons exclusif au bouddhisme de la terre pure ( 浄土宗 (じょうどしゅう) ), le mâle Ryūyokōten (龍誉高天) et la femelle Ōyomyōryū (王誉妙龍). Ils ont pour mission d’empêcher les démons et autres êtres maléfiques de monter.

Mais du même coup, allez savoir pourquoi, sur notre schéma ils protègent les petits démons 邪鬼 qui se trouvent juste au-dessus d’eux sur les trois premiers étages célestes… (En passant, pour ceux qui ont la mémoire courte, je précise que nous avons présenté ces petits démons dans le billet du 10 février. Et maintenant, nous savons où ils habitent.)

Aux étages supérieurs se trouvent les divinités de tous les ciels, royaumes ou paradis (faites votre choix, moi je préfère ciels), à commencer par les quatre rois célestes que nous avons rencontrés sur le flanc de la montagne du bouddhisme du Petit véhicule.

Et les statues dans tout ça ?

Si j’ai présenté ces schémas, c’est parce que dans le livre qu’on m’a suggéré de lire, l’auteur explique que quand on s’est mis à fabriquer des sculptures bouddhistes, quelques centaines d’années après la mort du bouddha, il a bien fallu que les bonzes donnent des instructions aux pauvres sculpteurs qui n’avaient pas la moindre idée de ce à quoi pouvaient bien ressembler toutes ces divinités. C’est en recourant à l’image du monde qui ressort des textes sacrés que les bonzes leur expliquaient vraisemblablement à quoi ressemblait, selon eux, telle ou telle autre divinité, selon la position qu’elle occupait dans les cieux ou son degré d’achèvement sur la voie de l’éveil.

Ceci dit, vous aurez compris que tout ce qui précède n’a aucune valeur ni rigueur académique ou pédagogique. Ce n’est qu’un petit aide-mémoire personnel vite fait, pour apprécier davantage les pauses quand le tracé d’une balade passe par un temple.


Mini-diaporama : Au hasard de la dernière très courte balade dans les environs immédiats. Le printemps se réveille…

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📝 Billet n° 206

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